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Octobre 2015

Entretien avec Natalya Lawrence, coordinatrice de l’Offshore Islands Conservation Programme de l’organisation Environmental Awareness Group

Par Yessenia Soto, Rainforest Alliance

A Antigua-et-Barbuda, il existe deux locataires indésirables qui sont arrivés il y a plusieurs centaines d’années mais qui restent une menace pour les communautés et les écosystèmes locaux : le rat noir (Rattus rattus) et la mangouste de Java (Herpestes javanicus). Ces espèces envahissantes ont pris le contrôle du pays et de certaines de ses îles qui abritent des espèces endémiques telles que le célèbre serpent Alsophis antiguae. Face à ces espèces envahissantes, la population de serpents d’Antigua a chuté à 50 individus environ et se retrouve maintenant listée en tant qu’espèce en danger critique d’extinction. Le même sort s’est abattu sur d’autres espèces de plantes et d’oiseaux endémiques des îles.

Dans les îles des Caraïbes, les espèces envahissantes sont considérées comme la menace principale pour la biodiversité. L’Offshore Islands Conservation Programme (OICP) et l’Environmental Awareness Group (EAG) ont été lancés en 1995 pour empêcher la disparition complète du serpent d’Antigua et des autres espèces endémiques ainsi que pour restaurer l’état de ces écosystèmes et améliorer la qualité de vie des gens à Antigua-et-Barbuda. En 2012, grâce à des financements du Critical Ecosystem Partnership Fund (CEPF), l’EAG a démarré un projet de l’OICP pour éradiquer les rats de 13 îles. Nous nous sommes entretenus avec Natalya Lawrence, coordinatrice de l’OICP, sur le problème des espèces envahissantes ainsi que sur les challenges et les résultats de leur projet.

Quels impacts ces espèces ont-elles eu sur la biodiversité et les gens d’Antigua-et-Barbuda ?

Natalya Lawrence, coordinatrice de l’Offshore Islands Conservation Programme

Comment les espèces envahissantes sont-elles arrivées dans les îles des Caraïbes ?

Pendant la période de colonisation, les européens ont apporté des rats à bord de leurs bateaux et comme les rats n’ont pas de prédateurs ici, ils se sont reproduits rapidement et sont devenus des animaux nuisibles. La mangouste de Java a été apportée pour contrôler les rats, mais ces deux espèces ont des comportements très différents : la mangouste est un animal diurne et le rat nocturne. Par conséquent, les mangoustes n’ont pas pu éradiquer les rats et sont devenues elles-mêmes nuisibles. Ces deux espèces ont facilement atteint les îles au large via les bateaux de pêcheurs ou de visiteurs, ou sur des objets flottants au cours de tempêtes.

Les espèces envahissantes sont une menace majeure pour la faune sauvage du pays, particulièrement pour les espèces endémiques qui représentent notre patrimoine naturel et une source de revenu grâce au tourisme. Le serpent Alsophis antiguae est considéré comme l’un des serpents les plus menacés au monde et il est au bord de l’extinction principalement à cause de la prédation des rats, bien que les hommes aussi l’attaquent. D’autres espèces ont fait encore pire et se sont éteintes. La plupart des habitants du pays ne savent même pas qu’elles ont un jour existé. D’autres espèces endémiques vulnérables sont aussi affectées, comme la Tortue imbriquée (Eretmochelys imbricata), le Dendrocygne des Antilles (Dendrocygna arborea) et bien d’autres. Sur les îles lourdement impactées par ces envahisseurs des plantes ont disparu. Ces îles sont mêmes très silencieuses parce que les oiseaux sont partis : elles ne sont donc pas attractives et c’est mauvais pour le tourisme. Le fait que ces nuisibles peuvent porter des maladies infectieuses pouvant affecter les hommes est aussi un autre problème.

Une femelle serpent d’Alsophis antiguae, considéré comme l’un des serpents les plus rares au monde.

Pourquoi -a-t-il fallu des centaines d’années pour contrôler ce problème ?

Ce n’est pas évident d’éradiquer une espèce. Les tuer en plaçant du poison ou des pièges et les éliminer ensuite nécessite des efforts, des ressources et du personnel. Des campagnes d’éducation et des collaborations de la part des différents secteurs sont nécessaires pour empêcher les gens d’introduire ces espèces et pour faire le suivi de leur présence. Il faut également les sensibiliser sur l’importance de nos espèces de faune sauvage de manière à ce qu’ils comprennent l’importance d’éradiquer les espèces envahissantes. Chose assez intéressante, les antillais sont typiquement des gens très religieux qui ont une mauvaise image des serpents à cause de la référence faite avec l’histoire d’Adam et Eve. Donc pour nombre d’entre eux, ce n’est pas forcément mauvais qu’il y ait des rats qui tuent des serpents ou des gens qui les tuent. Ils ne peuvent pas s’imaginer la valeur de ces serpents ou des autres espèces. En dernier lieu, il existe la menace perpétuelle des désastres naturels très communs dans les Caraïbes : une seule tempête peut transporter des individus d’espèces envahissantes d’une île à l’autre et tout le travail précédemment effectué pour les éradiquer est immédiatement perdu.

Quel était l’objectif du projet de l’EAG financé par le CEPF ?

Nous avons renforcé les capacités locales afin de contrôler les espèces exotiques et de s’assurer que 10 îles au large d’Antigua restent sans rongeurs. C’est vraiment très important, car comme je viens de le mentionner, une nouvelle invasion peut survenir à tout moment. Nous avons également proposé des éradications sur deux îles supplémentaires pour aider à protéger plus de territoires par rapport aux espèces envahissantes et pour permettre aux espèces endémiques et menacées de se rétablir. Rendre les îles plus attractives pour le tourisme permettrait également de créer des moyens de subsistance pour les locaux. Le tourisme est la principale industrie de notre petit pays, mais c’est le tourisme traditionnel des plages qui a été principalement favorisé, ce qui provoque une augmentation du développement de l’immobilier et davantage de menaces pour nos écosystèmes. Nous voulions promouvoir le tourisme de nature parce notre patrimoine naturel est celui qui nous rend spécial et celui qui fournit le plus de bénéfices directs aux communautés locales.

Photo par EAG

Grâce à votre travail, 13 îles n’abritent actuellement plus de rongeurs. Comment avez-vous réussi ?

Le projet a duré deux ans et a consisté à réaliser des inventaires et le suivi de la faune sauvage, des activités d’éradication, le suivi de la biosécurité, etc. Nous avons travaillé étroitement avec le projet « Iles sans envahisseurs : renforcement des capacités civiles régionales afin d’éradiquer les espèces exotiques envahissantes » de Fauna and Flora International. Nous y avons fourni de la formation pour les résidents locaux, le personnel et des bénévoles. Grâce à ces nouvelles capacités locales, ces activités et ces résultats positifs se poursuivent. Il est important de souligner qu’à la fin, nous avons pu réaliser l’éradication sur trois îles au lieu de deux, comme c’était originalement prévu. Un autre élément clé a été de promouvoir l’éducation environnementale parmi les communautés, les pêcheurs et les écoles locales : nous les avons sensibilisés au problème des espèces envahissantes et à l’importance de conserver notre faune sauvage. Nous avons appris aux pêcheurs à vérifier leurs bateaux et leur équipement pour éviter de transporter des espèces envahissantes, nous avons donné des présentations dans les écoles et les communautés et nous avons invité les locaux à participer aux activités de restauration. Avec l’aide du Ministère de l’éducation, l’éducation environnementale a été incluse dans le programme scolaire national et nous avons mis en œuvre notre initiative de « salles de classe flottantes ». Actuellement, 550 élèves ont pu être instruits sur les espèces envahissantes et ils ont visité la Zone importante pour la biodiversité des Iles au large d’Antigua afin d’observer les oiseaux. Ils ont pu y observer un serpent d’Alsophis antiguae pour la première fois ! Nous avons aussi travaillé en étroite collaboration avec des tours opérateurs pour leur montrer comment ces efforts vont bénéficier au tourisme de nature. De plus, nous avons réalisé des entretiens à la radio, à la télévision et dans la presse nationale ainsi que beaucoup de promotion sur les réseaux sociaux, de manière à ce que le message touche le plus grand nombre de personnes possible.

De quelle manière cette éradication a-t-elle bénéficié aux écosystèmes et aux communautés des îles ?

La restauration des îles prend du temps et il faut les laisser se rétablir, mais sur de nombreuses îles sur lesquelles nous avons travaillé, en moins d’un mois nous avons vu de la végétation nouvelle et entendu des sons de vie au lieu du silence qui prévalait auparavant. Puis, nous avons noté que les oiseaux marins nichaient à nouveau, dont des espèces qui n’avaient jamais été vues avant. Pour donner quelques exemples, grâce à ce projet, la zone restaurée a augmenté de 64,79 ha à 83,85 ha, la population de serpent d’Alsophis antiguae a augmenté d’environ 20% et la population de femelles et de jeunes tortues imbriquées a augmenté d’environ 11%. Ces avancées ont déjà bénéficié au tourisme ; selon les tours opérateurs, il y a eu une augmentation de 10% des visites de la zone et les touristes sont davantage intéressés par le tourisme de nature, ce qui est bon pour le secteur et pour l’économie locale.

Quels sont les impacts à long terme du projet ?

Concernant l’environnement, l’impact principal sera la restauration des écosystèmes. Comme les sols seront plus stables, des espèces importantes pourront être sauvées de l’extinction et les habitats de la faune sauvage s’enrichiront. Puisque les locaux vont se rendre compte que les espèces ont plus de valeur à cause de l’augmentation du tourisme, il est probable que les habitats seront peut-être moins convertis pour le développement immobilier. Concernant les gens, le plus grand impact est le changement dans leurs attitudes et dans leurs comportements. Auparavant, les gens avaient l’habitude de dire : « En quoi est-ce important si ce serpent disparait ou si ces oiseaux partent ailleurs ? » Maintenant, les locaux, les étudiants et les pêcheurs nous préviennent lorsqu’ils voient un rat ou lorsque quelqu’un est en train de couper un arbre ou de tuer un serpent. Je pense que le projet a aidé à révéler des citoyens conservationnistes qui se préoccupent de leur environnement et qui voient maintenant les opportunités du développement durable basé sur la conservation de leurs ressources naturelles.

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