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Juin 2014

Entretien avec Jean Wiener, Directeur, Fondation pour la Protection de la Biodiversité Marine (FoProBiM)

Par Dipika Chawla, Rainforest Alliance

Photo par FoProBiM

La Baie de Caracol, située dans la Zone Importante de Biodiversité (ZIB) des Lagons du Nord-Est à Haïti, fait partie d’un écosystème « de la crête au récif » d’importance critique dans un pays tourmenté par une dégradation environnementale largement répandue. Ses mangroves, ses herbiers marins et ses récifs de coraux fournissent des habitats à 29 espèces animales et végétales menacées, dont les lamantins et quatre espèces de tortues marines En Danger Critique d’Extinction. Ils évitent également l’érosion du littoral, protègent les communautés des ondes des tempêtes, fournissent des ressources de pêche et séquestrent le carbone. En 2013, une étude menée par la Fondation pour la Protection de la Biodiversité Marine (FoProBiM) a estimé que les services écosystémiques de la ZIB ont une valeur d’environ 3 milliards de dollars par an.

Ouvert en 2012, le Parc Industriel de Caracol prévoit de fournir entre 20 000 et 60 000 nouveaux emplois dans les cinq prochaines années mais pose de sérieuses menaces à la biodiversité de la zone. Il y a quelques années, les pêcheurs locaux et d’autres groupes ont approché FoProBiM et ont lui ont demandé de faciliter le développement d’un plan de gestion pour la Baie de Caracol. Avec le soutien du Fonds de Partenariat pour les Ecosystèmes Critiques (CEPF), FoProBiM est en train de rassembler un panel diversifié de parties prenantes pour protéger la zone et les moyens de subsistance locaux qui sont dépendants des ressources naturelles. Nous avons parlé avec Jean Wiener, directeur de FoProBiM, de leur travail dans la zone durant ces dernières années.

Jean Wiener, Directeur de FoProBiM

De quelle manière le parc industriel affectera-t-il l’environnement naturel de la zone ?

Le parc industriel étant en train de grandir, un afflux continu de chercheurs d’emploi et de leurs familles va avoir besoin de logements, de nourriture et de carburant, ce qui va mettre une pression croissante sur les ressources de la Baie de Caracol. L’exploitation des ressources halieutiques telles que les conques, le poisson et le homard augmentera, de même que la déforestation des mangroves locales pour le bois de chauffage et la production de charbon. Sans accord local et réglementations significatives en place, ceci pourrait semer le désastre pour la biodiversité de la région.

Un autre problème est celui de la gestion des déchets. Les déchets solides de même que les eaux grises et noires provenant des usines ont la potentialité de polluer l’approvisionnement en eau et d’affecter l’écosystème entier. Cela comprend les nurseries de poissons dont dépendent les pêcheurs locaux.

Pourquoi cette zone a-t-elle été choisie pour le parc industriel ?

La décentralisation de la population a été un objectif du gouvernement haïtien depuis le séisme de 2010. Construire un parc industriel dans le nord a été un sujet de discussion durant un certain temps.

Cependant, cette zone particulière a été reconnue par le gouvernement et le secteur des ONG comme étant écologiquement importante. En fait, en décembre dernier le gouvernement haïtien a créé l’Aire Marine Protégée (AMP) des Trois Baies, la seconde AMP dans le pays, qui englobe le site entier de la Baie de Caracol. Donc naturellement, la communauté environnementale et d’autres personnes à Haïti ont été très surpris quand cette localisation précise fut choisie, été donné en particulier de la sensibilité des écosystèmes alentours. Il s’agit définitivement de l’un de ces cas où la politique l’emporte sur le bon sens. Ils ont foncé en avant et ont construit le parc et maintenant nous faisons marche arrière et faisons ce qui aurait dû être fait avant la construction : réaliser des évaluations d’impact environnemental et des mesures de référence.

Qu’est-ce que les résidents locaux pensent du parc industriel ?

J’ai remarqué un manque de bénéfices pour les communautés locales entourant le parc. Ceux qui vivent le plus près du parc, spécialement ceux qui ont été déplacés et forcés d’abandonner leurs terres, se sentent les plus aliénés et rejetés par le parc. Ils ont l’impression d’avoir été sacrifiés.

J’ai parlé avec de nombreuses personnes qui ont essayé d’obtenir du travail dans le parc industriel et qui ont été refusés, soit parce qu’ils ne possédaient pas certaines compétences ou soit parce qu’ils sont trop vieux. Même ceux qui peuvent avoir du travail dans le parc n’en tirent pas vraiment de bénéfice, car il y a eu de nombreux problèmes durant les dernières décennies à Haïti concernant le secteur industriel qui ne paie pas un salaire minimum vital aux travailleurs.

Il y a ensuite le problème de se sentir aliéné par la vie industrielle. De nombreuses personnes ici sont des pêcheurs ou des marchands de poisson indépendants et essentiellement à la tête de leurs propres entreprises familiales. C’est un énorme choc culturel que de passer de propriétaire d’une petite entreprise à travailleur dans une usine. De plus, payer pour les allers-retours vers le parc, la nourriture sur place et la garde d’enfants durant les heures de travail sont des coûts supplémentaires qui accompagnent l’embauche dans une de ces usines.

Certaines personnes ont par ailleurs bénéficié du parc industriel, ce sont les conducteurs de bus, les propriétaires des restaurants alentours et les employés qui obtiennent un salaire relativement élevé. Ils représentent ceux qui pensent que c’est une bonne chose.

Photo par FoProBiM

Comment a commencé l’implication de FoProBiM ?

Nous avions déjà travaillé avec certaines parties prenantes dans la zone, particulièrement le secteur de la pêche de la Baie de Caracol. Juste après le séisme, certaines des parties prenantes locales nous ont contactés pour créer un plan de gestion des ressources pour la zone, car ils avaient déjà des problèmes avec la surpêche et la déforestation des mangroves. Bien que des rumeurs commençaient à circuler concernant ce possible parc industriel, la discussion n’était pas centrée sur ça à ce moment là. Maintenant que le parc a été construit et que nous sommes en train de créer un plan de gestion ‘après coup’, les parties prenantes locales sont d’autant plus supportrices de la protection des ressources de la zone.

Quels sont les objectifs importants de ce projet ?

Notre but est d’aider les communautés locales à comprendre les impacts destructifs de certaines techniques de pêche, de la déforestation des mangroves et des autres activités d’extraction des ressources dans lesquelles elles sont en train de s’engager en ce moment. Les parties prenantes locales ont besoin de comprendre pleinement les problèmes afin qu’elles puissent intelligemment et efficacement défendre leurs propres intérêts et prendre des décisions en connaissance de cause concernant les activités qui les impacteront directement. Nous impliquons des résidents dans la création d’un plan de gestion pour une aire marine gérée localement afin qu’ils se sentent investis dans sa réussite.

En plus de l’éducation, nous fournissons également des alternatives dans la création de revenus. Deux alternatives sur lesquelles nous travaillons maintenant sont des pépinières de végétaux (en particulier des nurseries de mangroves pour le reboisement) et l’apiculture liée aux mangroves. En faisant le lien entre la production de miel et les mangroves, nous leur ajouterons de la valeur et nous inciterons les populations à éviter de les couper pour le charbon. De cette manière, nous protègerons les services écosystémiques in situ tout en fournissant une manière de gagner sa vie respectueuse de l’environnement.

Maintenant que la Baie de Caracol est déclarée comme faisant partie d’une AMP, pourquoi essayez-vous de l’établir en tant qu’aire marine gérée localement ?

Bien que le gouvernement national ait créé l’AMP, il n’a pas les capacités de faire appliquer complètement toutes les restrictions sur les utilisations des ressources naturelles. Toutes les activités de gestion qui réussissent devront avoir lieu au niveau local avec le soutien et la compréhension des communautés locales.

Quelles sont certaines des réalisations de FoProBiM jusqu’à maintenant ?

Nous avons aidé à l’entrée en vigueur de deux lois : l’une est la création de l’Aire Marine Protégée des Trois Baies qui englobe le site entier de la Baie de Caracol et l’autre est une loi empêchant la coupe des mangroves partout à Haïti.

L’année dernière, nous avons rencontré et consulté les parties prenantes locales, qui comprennent les officiels du gouvernement local, les producteurs de sel, les groupes de jeunes et de femmes, les pêcheurs et les producteurs de charbon. Nous avons également débuté la formation de personnes locales à la collecte de données de Système d’Information Géographique qui aideront à prendre des décisions de gestion futures.

Photo par FoProBiM

Quels sont les plus grands challenges auquel ce projet fait face ?

Maintenant que ces deux lois nationales sont dans les livres, le plus gros problème va être l’application de ces lois. Il y a un manque de capacités du côté du secteur public. S’ils veulent développer un programme d’application des lois, cela nécessite de commencer par suppléer les gardes-chasse jusqu’à ce qu’il y ait une surveillance efficace. Et il y aura toujours le problème de qui va les payer et fournir leur équipement.

Ceci étant dit, en l’absence de capacités suffisantes d’application de la loi, nos activités éducatives combinées à nos projets de revenus alternatifs inciteront avec un peu de chance les populations à protéger l’environnement en leur montrant qu’il est de leur meilleur intérêt de le faire.

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