Eco-Exchange -- Decembre 2013
Eco-Exchange

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Decembre 2014

Gagner la bataille verte dans la Sierra de Bahoruco en République Dominicaine

Par Yessenia Soto, Rainforest Alliance

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Entre la fin de 1518 et le début de 1519, le cacique Enriquillo, chef du district Jaguara en République Dominicaine, mena une rébellion célèbre contre les espagnols. Enriquillo était un indien Taíno qui fut éduqué et endoctriné par les colons, mais il les affronta pour mettre fin aux abus qu’ils commettaient contre son peuple. Le chef fut rejoint par d’autres peuples indigènes et des esclaves africains qui travaillaient dans les plantations de sucre. Ensemble, ils se dirigèrent vers la Sierra de Bahoruco, une chaîne de montagnes de la partie sud-ouest de l’île dont les forêts denses et le terrain constituaient un défi pour leurs adversaires. Là, ils combattirent en tant que rebelles pendant plus d’une décennie, changeant la montagne en une zone de guerre que les espagnols n’arrivèrent jamais à conquérir. Un accord de paix fut signé en 1533.

En plus de sa riche histoire, la Sierra de Bahoruco est maintenant considérée comme la zone biologique la plus importante du pays et l’une des plus importantes des Caraïbes. Les montagnes abritent la plus forte diversité de plantes et d’animaux sauvages de l’île et elles contiennent plusieurs écosystèmes tels que des forêts sèches, des forêts de feuillus et des forêts de pins. La Sierra de Bahoruco continue à Haïti sous le nom de Massif de la Selle et fait partie du Corridor binational Massif de la Selle-Jaragua-Bahoruco-Enriquillo.

En 1983, le Parc National de la Sierra de Bahoruco (PNSB) fut créé pour protéger 1069 km² de montagnes. Quelques 668 espèces de plantes, 24 de reptiles, six d’amphibiens, 112 d’oiseaux et 12 de mammifères ont été signalées dans le parc. Malheureusement, certaines de ces espèces sont en danger ou menacées à cause des effets du changement climatique, des pressions humaines croissantes et d’un manque de gestion efficace du parc. Des oiseaux migrateurs et endémiques des montagnes, tels que le Tacco cabrite (Coccyzus rufigularis) et la Grive de Bicknell migratrice (Catharus bicknelli), de même que le mammifère endémique célèbre de l’île, le Solénodon paradoxal (Solenodon paradoxus), sont tous en danger d’extinction.

La principale cause humaine de dégradation environnementale à proximité du PNSB est la déforestation illégale pour l’agriculture et l’extraction pour le charbon, principalement dans des zones situées en dehors du parc et dans les forêts de feuillus du versant sud des montagnes.

Brigade members at one of the park entrances.

« Ce sont des gens pauvres qui font cela parce qu’ils n’ont pas de terres agricoles ou d’opportunités de travail dans la région, il y a aussi quelques exploitations agricoles commerciales à l’intérieur de l’aire protégée. Un autre problème est le manque de frontières nettes du parc » dit Jorge Brocca, directeur de la Sociedad Ornitológica de La Hispaniola (SOH Conservation), une organisation qui promeut la protection et la conservation de la biodiversité en République Dominicaine et à Haïti via la recherche, l’éducation, la formation et le renforcement des aires protégées. Outre la perte d’habitats et les autres problèmes menaçant de nombreuses espèces de faune sauvage, Brocca dit que les services environnementaux vitaux pour les hommes sont aussi en danger. Le PNSB est une zone clé pour la séquestration du carbone sur l’île, il protège les sources d’eau qui alimentent en eau et en énergie hydroélectrique la population dans le sud et il génère des revenus locaux via le tourisme car la Sierra Bahoruco est considérée comme le site principal pour l’observation des oiseaux (birdwatching) en République Dominicaine.

En 2011, SOH Conservation a décidé de débuter un projet pour aider à conserver le parc. Avec le soutien du Critical Ecosystem Partnership Fund (CEPF: Fonds de Partenariat pour les Ecosystèmes Critiques), de l’American Bird Conservancy (ABC), de la Fundación Tropigás Natural et du Ministère de l’Environnement et des Ressources Naturelles de République Dominicaine, l’organisation travaille afin d’être capable de réduire l’incidence des menaces majeures qui affectent le versant nord du PNSB.

SOH Conservation travaille avec le Ministère de l’Environnement sur l’amélioration du suivi, du contrôle, de la surveillance et de la gestion du parc. Premièrement, ils ont installé des portes à certaines entrées du parc, qui sont surveillées par les écogardes du parc ou par le personnel militaire. Ils ont également négocié l’embauche de plus d’écogardes et le financement pour les équiper de manière appropriée. Ils ont donné trois moteurs, de l’équipement radio et plusieurs unités GPS et ont réussi à obtenir la surveillance 24/24h de presque la zone entière. Le PNSB possède maintenant 27 personnels écogardes et administratif ainsi que 50 brigadiers haïtiens et dominicains embauchés pour les aider et pour d’autres tâches. SOH Conservation et le Ministère de l’Environnement assurent la formation de tout le personnel du parc.

Grâce à ces efforts, le contrôle des mouvements des touristes et du trafic des véhicules sur la route internationale qui traverse le parc est bien meilleur et certains intrus ont été identifiés et réprimandés

De plus, SOH Conservation a aidé à établir un partenariat réussi avec la Fundación Tropigás Natural qui fait maintenant don d’une partie de l’essence que les écogardes utilisent à leurs postes de contrôle. « Avant, ces écogardes devaient couper des arbres pour leur bois de chauffage. Comment pouvaient-ils demander aux communautés de ne pas couper les arbres alors qu’ils le faisaient eux-mêmes ? Maintenant ils montrent l’exemple. » dit Brocca.

Travailler étroitement avec les communautés proches du PNSB est l’un des plus grands succès du projet. « Quand nous avons commencé, nous sommes allés demander de l’aide au maire de Duvergé et il nous a dit qu’on pouvait compter sur lui, mais il nous a prévenu que la communauté n’était pas intéressée par ‘ces trucs de conservation’ », dit César Abrill Cáceres, coordinateur sur site de SOH Conservation pour le versant nord.

Ces communautés sont entourées par le PNSB et d’autres aires protégées telles que la Réserve Biologique de Loma Charco Azul, le Parc National Lago Enriquillo et le Parc National Gran Sabana, ce qui explique pourquoi ils ont l’impression qu’ils n’ont pas assez de terres pour l’agriculture et les autres opportunités économiques. Abrill dit que c’est pourquoi ils voient habituellement les parcs comme un obstacle à leur bien-être et les écogardes comme des ‘mauvais flics’.

Avec les années, bénéficiant de l’aide du CEPF et de ABC, SOH Conservation a tenu des workshops d’éducation environnementale dans les écoles locales et a eu des discussions avec les groupes de jeunes, les coopératives, les associations des communautés et les leaders locaux afin de les éduquer sur les dommages faits à la forêt et de les motiver à en conserver les ressources. En guise de résultats, un groupe de volontaires s’est formé et compte déjà environ 70 membres, les brigadiers furent formés aux tâches de reboisement et au soutien des écogardes et ils ont tenu avec succès le “Festival de la Cúa” (Festival du Tacco cabrite) pendant plusieurs années, largement organisé par les jeunes locaux et sponsorisé en partie par les petites entreprises.

Local students participating in an environmental education workshop.

Pour fournir des alternatives économiques, Puerto Escondido Guide Association fut créée avec un groupe de 12 guides naturalistes qui conduiront bientôt des excursions dans le parc et un plan d’activités fut préparé pour développer et promouvoir l’écotourisme dans la Sierra de Bahoruco. Les communautés et les entrepreneurs sont actuellement formés à la création d’un tourisme durable, rentable et coordonné.

Conjointement avec la Fundación Tropigás Natural et le Ministère de l’Environnement, un projet, en cours de réalisation, va permettre d’acheminer du gaz subventionné à environ 4000 familles des communautés de Puerto Escondido, qui seront importantes dans la réduction de la déforestation du parc. De plus, un plan municipal de conservation sera bientôt élaboré et il y a une proposition de projet pour créer un réseau municipal de conservation. Abrill dit que c’est maintenant le même maire qui raconte l’histoire de leur première rencontre lorsqu’il parle des progrès importants réalisés par ces communautés. Ils croient maintenant que les communautés locales sont le meilleur atout pour la conservation du parc.

SOH Conservation estime que les menaces sur le versant nord du PNSB ont été réduites de 70%, mais de nombreux challenges persistent. Brocca explique que les priorités sont le renforcement de la gouvernance locale, la définition des frontières du parc et la réalisation de davantage de travail avec les propriétaires fonciers privés pour gagner leur respect, de même que la création et la mise en œuvre de plus d’alternatives économiques durables pour les communautés locales.

Conservation committee for the southern part of the park.

En outre, ils ont commencé il y a quatre mois à travailler dans la partie sud du parc et ils espèrent y reproduire les succès qu’ils ont atteints dans le versant nord du parc. Un comité de conservation a été formé avec les communautés locales et les gouvernements d’Haïti et de République Dominicaine, et une pépinière à arbres à bois et à fruitiers a été créée pour être utilisée dans le reboisement et la restauration des terres dégradées à l’intérieur et à l’extérieur de l’aire protégée. Le Ministère de l’Environnement a recruté une brigade de haïtiens et dominicains pour travailler au reboisement et pour conduire des activités de suivi et de surveillance dans cette partie du parc. Ils vont également construire deux postes de contrôle pour les écogardes du parc.

« C’est un projet à long terme parce que nous voulons réaliser des résultats sur le long terme », ajoute Brocca. « Plus qu’un projet de conservation, il s’agit maintenant d’une alliance de conservation entre les secteurs publics et privés et la société civile, tous engagés à sauver cette zone importante de biodiversité. »